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Olivier Barrot évoque Louis Jourdan


Dans "L'ami posthume : Gérard Philipe 1922-1959" , Olivier Barrot évoque plusieurs fois Louis Jourdan dont les débuts ont beaucoup de points communs avec ceux de Gérard Philipe.

De quoi en apprendre un tout petit peu plus sur Louis Jourdan en attendant le livre d'Olivier Minne.


Olivier BARROT
L'ami posthume

Journaliste, écrivain, animateur sur France 3 de l'émission Un livre, un jour, responsable du Magazine Senso, Olivier Barrot est avant tout un passionné de théâtre et de cinéma - comme en témoigne son récent ouvrage sur Sacha Guitry (Gallimard). Mais sa rencontre avec Gérard Philipe relève d'un registre plus personnel, plus intime.


Éveil

Être né au bord de la Méditerranée, d'un père hôtelier, serait-ce le signe d'une prédestination au métier d'acteur ? Messieurs Henry Gendre et Marcel Philip, tous deux propriétaires d'établissements à Cannes, se sont peut-être entretenus de cette vaste question, tandis que leurs rejetons Louis (bientôt Jourdan) et Gérard (Philip) qui ont respectivement vu le jour en 1919 et 1922, amorcent à peu d'années d'écart une prometteuse carrière. Des bourgeois-bohèmes, tels apparaissent les parents Philip de Jean-Marie Clair Honoré (né le 12 septembre 1921) et de Gérard Albert (le 4 décembre 1922). Le père, avocat au physique avantageux, brasse des affaires dans la banque, l'assurance, l'hôtellerie ; la mère, d'origine slave et de tempérament plus fantasque, se découvre un talent de divination. On se pressera bientôt dans son salon à Cannes, puis dans la propriété cossue de Grasse, pour se faire dévoiler un avenir inscrit dans les cartes du tarot. Elle aussi est belle. Celle que tous appellent Mano ou Minou et qui dit " vous " à ses enfants, voluptueuse, élégante. Les parents, un couple en vue dont les enfants sont inscrits à l'institut Stanislas, l'établissement privé de référence, où Gérard, bon élève qui aime à lire et à rêver, qui fréquente volontiers l'église et la chorale, reçoit le premier prix de récitation, en classe de onzième. Limousine, chauffeur, domestiques, étés sur la côte basque : la mère et ses fils en ménage, comme dans un roman de Colette, le père moins proche, qui fait édifier à Grasse un hôtel qu'il entend transformer en casino et milite activement dans les rangs du Parti populaire français, mouvement d'esprit national-socialiste et de pratique mafieuse créé par Jacques Doriot. Cette fois, avec le recul, c'est un univers à la Modiano qui vient à l'esprit : le Park Palace Hotel accueille tout un monde, le grand et le demi, venu de la capitale après la défaite et l'exode de l'été 1940, les braves gens et la racaille, des journalistes et des comédiens repliés en zone libre, la vie chère, la vie de château pour les réfugiés privilégiés, une envie de jouir dont ont témoigné tous les contemporains, Jean Cocteau en particulier. Paris est à Cannes et sur la Côte, ambiance désormais singulièrement plus frétillante. Champagne ! Il faut bien compenser la dureté des temps, l'envahissement du nord du pays. Soyez les bienvenus, c'est le titre d'un film tourné cette année-là.

Qu'en a-t-il perçu, le jeune et sage Gérard Philip ? A l'arrivée des Parisiens, il n'a pas dix-huit ans mais déjà le goût du spectacle ; il excelle à dire les textes de salons de thé en salons tout court. Dans les studios de Marseille, où Marcel Pagnol a terminé La Fille du puisatier, l'activité de production n'a jamais complètement cessé. Et l'on murmure qu'un centre européen du cinéma serait édifié aux studios niçois de La Victorine. Sur la Promenade des Anglais comme sur la Croisette, au Negresco de Nice comme au Grand Hôtel de Cannes, propriété du père de Louis Jourdan, co-fondateur du Festival de cinéma dont la première édition aurait dû se tenir en septembre 1939, et producteur de films à l'occasion, on peut apercevoir Michèle Morgan, Michel Simon, Danielle Darrieux, Mireille Balin et son compagnon Tino Rossi, Claude Dauphin, Françoise Rosay, Pierre Brasseur, Gaby Morlay, Jean-Pierre Aumont, Madeleine Robinson… Ainsi, la Seine va se jeter dans la Méditerranée, la gravité des temps ne semble pas altérer la bonne humeur, en des parages où la fonction d'occuper la " zone libre " du pays vaincu a été confiée aux Italiens, un moindre mal.

Esquisse ou confirmation d'une vocation ? Un camarade défaillant lors d'une fête de charité organisée par une ancienne sociétaire de la Comédie-Française, et voici Gérard Philip sur scène, à l'improviste. Il récite Le Poisson rouge, un poème fantaisiste de Franc-Nohain, le père de Jean Nohain et de Claude Dauphin.

Le poisson rouge eut nettement compris
Combien sa situation était fausse :
Ah ! il n'avait pas l'air d'être à la noce
Je vous le garantis.
(…)
Le poisson rouge, - était-ce un rêve ? -
Remuait, remuait régulièrement les lèvres,
Les lèvres… ou enfin la bouche, les mâchoires,

Bref, vous appellerez ça comme vous voudrez
L'appeler,

Mais le fait patent, le fait certain, le fait notoire,
C'est que le poisson rouge semblait avoir à me parler ;

Seulement voilà, - et souvenez-vous en,
Jeunes gens,

Qui du conservatoire affrontez l'examen, -
Malgré l'attention la plus scrupuleuse, même en le prenant dans ma main,
Pour le comprendre tous mes efforts restèrent vains :

Son articulation était trop défectueuse ;

Et comme d'autre part, il ne pouvait pas l'écrire,
Je n'ai jamais su au juste ce qu'il voulait me dire. "
" Il semblait que, dans le bocal où on l'avait mis

On l'applaudit. Et Suzanne Devoyod, l'ordonnatrice du gala, qui fut en son temps un premier rôle renommé, de convaincre Mano des possibilités dramatiques de son cadet, que son père oriente cependant vers le droit. Ce sont là faits avérés, comme tous ceux ou presque qui touchent à son existence. On a parlé d'un " mystère Gérard Philipe ", jamais de secrets. A-t-il vraiment toujours vécu dans cette " obscure clarté " ?

Souvent injuste, la prospérité n'a conservé qu'un souvenir elliptique de Marc Allégret. Né en 1900, il était l'un des fils du pasteur Elie Allégret, tuteur et mentor d'André Gide, lequel s'éprit de Marc en 1917 et l'emmena dès 1925 en Afrique, d'où le jeune cinéaste rapporta le fameux Voyage au Congo. Ce Marc Allégret, compagnon du plus influent écrivain de son temps, omniprésent dans son Journal, épousa plus tard la très charmante Nadine Vogel. Je me souviens l'avoir questionné chez lui il y a plus de trente ans. Il habitait près des Champs-Elysées, rue du Colisée je crois, et recevait avec une élégance comparable seulement à celle de Cary Grant dans La Main au collet. Son foulard de soie, je le vois encore. Marc Allégret a composé un précieux film documentaire sur le grand homme de sa vie (Avec André Gide, 1952), mais personne ne l'a filmé, lui, ni ne lui a consacré d'ouvrage d'importance. Quel découvreur de talents, pourtant ! " Françoise Giroud (…) évoquait dans un portrait de Marc ces avènements de Simone Simon, Jean-Pierre Aumont, Michèle Morgan, Janine Darcey, Gisèle Pascal, Danièle Delorme, Gérard Philipe, etc... que Marc a imposés avec ce don unique, célébré par tous pour découvrir les jeunes talents, les accompagner jusqu'à la consécration, et elle ajoutait : "Marc est une sorte de passeur pathétique qui prend les autres sur cette rive où l'on s'impatiente. Parce qu'on est jeune, parce qu'on est obscur, et que de l'autre côté la vie paraît si belle et si riche. Il les met sur son radeau, les aide à sauter sur l'autre rive, les regarde disparaître et repart. Lui, il refuse de descendre, alors il reste seul." " Et c'est Marc Allégret qui donna ses premières chances à l'ancien condisciple de Gérard Philipe à l'institut Stanislas, Louis Jourdan. Cinq films entre 1940 et 1943, l'acteur passant d'une silhouette dans Parade en sept nuits, au rôle principal des Petites du quai aux Fleurs, sans oublier Le Corsaire commencé en 1939 et interrompu par la guerre, et qui marquèrent ses débuts à l'écran.

Les années de guerre comptent double et précipitent l'entrée dans la carrière. Marc Allégret et André Gide se trouvent sur la Côte. Le premier auditionne Gérard Philip dans un extrait d'une pièce de Jacques Deval et, conquis, l'envoie à Nice au cours d'art dramatique de Jean Huet que fréquente déjà Jacques Sigurd, autre apprenti comédien qui deviendra l'intime de Philipe. Des années plus tard, exilé à New York, Sigurd entreprit d'écrire ses mémoires. Je lui rendais souvent visite à l'époque, vers 1980, dans son appartement de l'Upper East Side. Il me fit lire quelques pages de ce manuscrit inédit qui relatent de la sorte leur première rencontre :

" Je m'ennuyais. Je regardais par la fenêtre qui donnait sur un jardin et je vis arriver un couple. La femme, d'une quarantaine d'années peut-être, était d'une extrême beauté. Grande, brune, un visage fin et régulier, une classe folle. D'une grande élégance, elle avait jeté sur ses épaules un manteau de guanaco. L'adolescent qui l'accompagnait était grand, mince, un peu dégingandé. Il lui serrait le bras et se penchait sur elle, lui parlant en riant. Leur entrée fit sensation. Jean Huet vint au-devant d'eux. Il connaissait la femme qui lui présenta si simplement le garçon : "Mon fils." Quelque chose passa parmi nous. Ce garçon dégageait un véritable fluide. Il dit une fable de La Fontaine. Je ne pus me souvenir s'il fut remarquable, médiocre, mauvais, inexpérimenté. Mais il avait une telle présence que lorsqu'il termina sa fable, tout le monde applaudit, ce qui était inusuel. Il ne parut pas gêné le moins du monde ; très à l'aise, il remercia de la main et descendit de l'estrade… "

Le jeune homme chante " Sainte Catherine " de Charles Trenet sur l'antenne de Radio Nice et fréquente également les cours de Jean Wall à Cannes. Et, scène de cinéma : dans l'autocar, il rencontre un beau jour la toute jeune Danièle Girard, future Delorme, fille de parents artistes familiers du photographe Lartigue, du journaliste Georges Charensol, des comédiens Michel Simon et Suzy Delair, du futur cinéaste Henri-Georges Clouzot. " Magie d'un coup de foudre amoureux ? Sur le moment, je ne l'aurais pas analysé. Ce que je sais, c'est que sans se le dire nous avions ressenti le même trouble délicieux, la même exaltation. " Et Danièle Delorme de revenir sur la fièvre qui animait le jeune homme, cette tension poétique, cette envie de donner à partager ses enthousiasmes sans du tout mesurer sa propre séduction. Un couple, ou presque, en qui Marc Allégret voit exactement celui du Blé en herbe de Colette, roman auquel il songe pour le cinéma depuis dix ans. On procède à des essais, mais la censure veille ; le film ne se fait pas. L'interprète désigné a jeté sa gourme. Il sera comédien, quand bien même les metteurs en scène à l'œuvre aux studios de La Victorine, Grémillon, Carné, Dréville, ne répondent pas à ses sollicitations. Mais encore une fois, Marc Allégret veille sur lui. Marc Allégret qui tourne Félicie Nanteuil d'après Histoire comique d'Anatole France, beau film tragique ancré dans l'univers du théâtre. En vedette, Micheline Presle, Louis Jourdan une fois encore et Claude Dauphin, admirable dans un emploi à la Cyrano. Gérard Philip, admis par le maître d'œuvre sur son plateau, se lie avec Dauphin qui le recommande aux deux patrons du " Rideau gris ", compagnie de théâtre marseillaise animée par Louis Ducreux et André Roussin. Le 11 juillet 1942, au Casino de Cannes, " Philippe Gérard ", un pseudonyme provisoire, triomphe dans le rôle de Mick d'Une grande fille toute simple de Roussin avec une mise en scène de Louis Ducreux et des décors de Georges Wakhévitch. A ses côtés Madeleine Robinson, Claude Dauphin, Marcelle Praince, Jean Mercanton, Pierre Louis. Mick est un pur, son interprète aussi, la tournée dans le Midi, à Lyon, en Suisse, comme une révélation.

" C'était la deuxième pièce d'un auteur tout à fait inconnu, André Roussin. Parmi les acteurs, il y avait un jeune homme au physique éblouissant, très romantique, une présence, une élégance. Il n'avait qu'une scène où il se suicidait et on y croyait, on ne remarquait que lui. A la fin de la représentation, Jean Mercanton m'emmène en coulisse pour me le présenter : c'est Gérard Philipe ", se souvenait Daniel Gélin.

Voilà. Deux décennies ont façonné le jeune homme au beau visage volontiers pénétré, à l'allure svelte, aérienne, aux cheveux en tout sens, au rire sonore et mémorable, puisque tous ceux qui l'ont approché le mentionnent. " Gérard Philipe ", désormais le nom dont sa mère, de qui on a bien compris la bienveillance et l'influence, a dit-on, forgé le libellé en treize lettres. Gérard Philipe, l'ami des jeunes filles, interprète après ce premier sacre d'A quoi rêvent les jeunes filles de Musset et d'Une jeune fille savait d'André Haguet, Gérard Philipe le séducteur, encore doté d'une androgynie juvénile en laquelle certains croient discerner, à tort, un penchant homosexuel. Frêle, une silhouette, on peut l'apercevoir dans deux films des frères Allégret tournés au cours de l'été 1943. La Boîte aux rêves du cadet Yves, première apparition du comédien au cinéma, ressortit à l'ineptie du fait d'un scénario dû à la grande vedette Viviane Romance, laquelle élabore cette " vie de bohème " en se réservant le principal rôle féminin et en dirigeant la production pourtant assurée en principe par la société italienne et très pro-fasciste, Scalera Film. Viviane écœura Jean Choux, premier réalisateur convié, et Yves Allégret termina cahin-caha cette curieuse anthologie des " excentriques " du cinéma français du temps, les Marguerite Pierry, Thérèse Dorny, Henri Guisol, René Lefèvre, Orbal, Armontel, Palau, Léonce Corne, Félix Oudart, et autres Robert Pizani. Dans l'ombre, Simone Signoret, Jacques Dynam et son ami Gérard Philipe, ces deux derniers davantage repérables dans Les Petites du quai aux Fleurs cité plus haut, comédie gentiment insuffisante, pourtant due à Marcel Achard et Jean Aurenche. Les quatre filles du libraire Frédéric Grimaud, le dernier rôle d'un André Lefaur égaré entre Anatole France et Georges Simenon, ce sont Odette Joyeux et trois débutantes, Simone Sylvestre, Colette Richard et Danièle Delorme : Marc Allégret dans l'exercice premier de son talent d'éveilleur. " Côté hommes (…) un garçon filiforme qui ne semble pas tout à fait marcher sur la terre. Il interprète un rôle insignifiant que Marc Allégret a tenu à lui confier pour l'arracher aux chantiers de jeunes gens tenus de faire des périodes de travail obligatoire. Impossible de ne pas remarquer son allure, l'aura qu'il dégage " et à la ville, quel talent comique, se remémorait Odette Joyeux. Gérard Philipe ne séduit pas seulement par son physique et par son rire. C'est un raconteur d'histoires, un fantaisiste, un improvisateur, un gentil chahuteur.


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L'ami posthume : Gérard Philipe 1922-1959
de Olivier Barrot

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